Yacine

De Association Linéage de France et d'International
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La Traversée de Yacine

Yacine arriva en France un matin de novembre.

Il avait vingt-quatre ans.

Dans son téléphone : quelques numéros. Dans sa poche : l’équivalent de trois cents euros. Dans sa tête : une image irréelle de la France.

Depuis son enfance, il imaginait Paris comme un pays organisé, prospère, presque mécanique.

Il venait d’un pays d’Afrique de l’Ouest musulmane où la famille occupait toute la structure sociale. Là-bas, on pouvait être pauvre sans être seul. En France, il découvrit immédiatement autre chose : la solitude administrative.

Le premier choc ne fut pas le racisme. Ce fut le papier.

Toujours le papier.

Un justificatif. Un récépissé. Une preuve d’adresse. Un rendez-vous. Un dossier incomplet. Une traduction certifiée. Une convocation. Une expiration. Un refus implicite.

Pendant des mois, il dormit sur des canapés. Puis dans une chambre partagée à Saint-Denis.

Ils étaient six.

Un Malien. Un Sénégalais. Deux Tchadiens. Un cousin éloigné. Et lui.

La nuit, chacun appelait sa famille discrètement. Tous mentaient un peu.

— Oui maman, ça va. — Oui, le travail avance. — Oui, je mange bien. — Oui, bientôt les papiers.

En réalité, les journées étaient une guerre d’usure.

Les files d’attente. Les employeurs qui profitaient des sans-papiers. Les contrats annulés. Les heures non payées. Les humiliations minuscules mais répétées.

Très vite, Yacine comprit une vérité brutale :

la clandestinité fabrique une vie provisoire.

On n’ose pas construire. On n’ose pas aimer. On n’ose pas apprendre vraiment. On attend.

Autour de lui, beaucoup dérivaient.

Certains entraient dans des économies parallèles. D’autres s’enfermaient dans une colère permanente. D’autres encore se repliaient dans des groupes communautaires étanches.

La religion elle-même devenait parfois compliquée.

Au pays, l’islam faisait partie d’un équilibre social ancien. En France, Yacine découvrit plusieurs islam.

L’islam culturel. L’islam identitaire. L’islam politique. L’islam de solitude. L’islam de colère. L’islam sincère aussi.

Il vit des hommes perdre leur équilibre entre deux mondes.

Trop africains pour certains Français. Trop français pour certains cousins restés au pays.

Il connut également le soupçon permanent.

Son prénom. Sa barbe. Son adresse. Son accent.

Tout semblait parfois devoir être justifié.

Mais la réalité était plus complexe que les récits simplistes.

Il rencontra aussi :

une assistante sociale qui l’aida gratuitement pendant des mois ;

un professeur retraité qui corrigeait son français ;

un patron portugais qui finit par le déclarer légalement malgré les risques ;

une voisine juive âgée qui lui apprit les codes administratifs français mieux que n’importe quel manuel.

La France lui apparaissait alors comme un pays contradictoire.

Dur parfois. Bureaucratique jusqu’à l’absurde. Mais aussi capable d’intégrer lentement ceux qui tenaient dans la durée.

Après quatre années, il obtint enfin un titre de séjour stable.

Le jour où il reçut la carte, il ne célébra presque pas.

Il était épuisé.

Entre-temps, il avait changé.

Il travaillait dans la rénovation. Il parlait mieux. Il comprenait les institutions. Mais quelque chose le hantait.

Autour de lui, beaucoup vivaient sans continuité.

Les enfants grandissaient dans des appartements trop petits. Les parents travaillaient sans transmettre. Les familles accumulaient des sacrifices sans construire de mémoire.

On survivait.

On ne bâtissait pas.

C’est à cette époque qu’il entendit parler d’ALF International.

Au début, il crut à une organisation pour familles aristocratiques.

Il faillit partir immédiatement.

Puis une phrase l’arrêta.

— Une lignée n’est pas une question de noblesse. C’est une question de transmission.

Cette phrase le poursuivit.

Il assista à une conférence.

On y parlait d’archives familiales. De mémoire ouvrière. De familles paysannes. D’exils. De reconstruction.

Pas de fantasmes mondains. Pas de titres inventés. Pas de folklore.

On parlait de responsabilité historique.

Pour la première fois, Yacine comprit qu’il regardait son existence uniquement comme une lutte économique.

Jamais comme une fondation.

Un membre d’ALF lui posa alors une question simple :

— Si tout ce que votre famille a vécu disparaît dans deux générations, à quoi auront servi vos sacrifices ?

Cette question le déstabilisa profondément.

Pendant plusieurs années, il travailla avec méthode.

ALF lui imposa une discipline intellectuelle sévère.

Ne pas mythifier. Ne pas inventer. Ne pas victimiser non plus.

Documenter. Vérifier. Comprendre.

Il retourna dans son pays d’origine.

Il interrogea les anciens. Numérisa des photographies. Enregistra des récits. Reconstitua des arbres familiaux.

Il découvrit alors quelque chose d’essentiel.

Sa famille n’était pas pauvre d’histoire.

Elle était pauvre de conservation.

Un grand-père avait été instituteur coranique. Un arrière-grand-oncle avait servi comme tirailleur. Une femme de la famille avait maintenu seule plusieurs enfants pendant une famine. Un autre avait construit un puits encore utilisé.

Mais rien n’était conservé.

Tout risquait de disparaître.

Alors commença la métamorphose.

Pas une métamorphose sociale spectaculaire.

Une métamorphose de structure.

Yacine arrêta de penser uniquement en individu.

Il commença à penser en transmission.

Avec d’autres familles de Saint-Denis, il lança :

une bibliothèque associative ;

des cours de soutien ;

des archives orales des anciens migrants ;

un fonds d’aide aux études ;

des ateliers d’apprentissage administratif ;

des rencontres entre générations.

Très vite, un changement apparut.

Les enfants commencèrent à entendre des récits familiaux cohérents.

Les parents cessèrent de ne parler que d’argent ou de survie.

Les adolescents découvrirent qu’ils héritaient aussi d’efforts, de sacrifices et d’œuvres.

ALF refusa cependant toute flatterie identitaire.

Quand certains voulurent transformer le projet en mouvement communautaire fermé, la réponse fut immédiate.

— Si vous construisez une mémoire contre les autres, vous fabriquerez encore du ressentiment. Une transmission solide doit pouvoir dialoguer avec l’universel.

Yacine comprit alors une autre chose.

L’intégration réelle n’exigeait pas l’effacement.

Mais elle exigeait une structure intérieure suffisamment solide pour ne pas transformer chaque frustration en haine.

Les années passèrent.

Le petit groupe de départ devint une véritable œuvre locale.

Des jeunes trouvèrent des stages. Des anciens sortirent de l’isolement. Des archives furent déposées dans des institutions. Des familles commencèrent à documenter leur propre histoire.

Même les relations religieuses changèrent.

La foi cessa progressivement d’être uniquement défensive.

Elle redevint pour beaucoup :

une discipline morale ; une stabilité familiale ; une continuité culturelle ; plutôt qu’une réaction identitaire permanente.

Un jour, lors d’une réunion, Yacine regarda les enfants courir entre les tables.

Français. Africains. Musulmans. Chrétiens. Métissés.

Et il comprit quelque chose que ses premières années de misère lui avaient empêché de voir.

Une société ne se répare ni uniquement par l’économie, ni uniquement par les lois.

Elle se répare lorsque des familles recommencent à transmettre autre chose que la survie.

Longtemps auparavant, il était arrivé en France avec un sac, des papiers précaires et une peur constante.

Désormais, il construisait une continuité.

Et pour la première fois depuis son arrivée, il ne se sentait plus provisoire.